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De l'espoir pour le mardi

Par Rebecca Auer

(Attention : contenu graphique)


En tant que chirurgienne-oncologue et chercheuse translationnelle sur le cancer, je consacre mes journées à la clinique où je passe du temps avec les patients, à la salle d’opération où je retire leur cancer et au laboratoire où, avec mon équipe et d’autres scientifiques, je travaille pour faire progresser les travaux de recherche en vue de traiter et de guérir cette terrible maladie. Certains jours, j’essaie d’être aux trois endroits. Ce sont des journées bien remplies, épuisantes et honnêtement surchargées.


De nombreux collègues, mes amis et ma famille me demandent pourquoi je fais de la recherche sur le cancer. Pourquoi est-ce que je sacrifie mon sommeil pour rédiger des demandes de subvention tard le soir et pourquoi est-ce que je troque les gains que je pourrais obtenir en clinique contre du travail non rémunéré sur les bancs? Pourquoi est-ce que je passe mon temps à examiner les lettres de refus provenant d’organismes de financement à court d’argent, plutôt que les lettres de remerciement de patients reconnaissants? J’ai beaucoup de réponses concernant le caractère stimulant et enrichissant de la recherche, réponses qui conviennent à une conversation polie autour d’une table, mais la vérité est beaucoup plus personnelle. Je l’appelle l’Espoir pour le mardi.


Nous sommes mardi. Personne d’autre n’est réveillé. Pouvoir profiter du calme est un privilège rare à la maison. Dans la douce lumière matinale, je vois la silhouette de mes trois fils, entassés comme des chiots au milieu de notre très grand lit. Après avoir perdu au jeu des lits musicaux quelques heures plus tôt, mon mari a dû choisir un autre endroit pour terminer la nuit. Je descends doucement les escaliers sur la pointe des pieds, sachant que si même un seul de mes enfants se réveille, je ne pourrai jamais arriver au travail pour 7 h 30. Café chaud à la main, une fumée blanche s’échappe de ma bouche au contact du froid, en cette journée maussade de février, alors que je me rends à l’hôpital. Mardi, je passe la journée en salle d’opération.


J’ai un dossier important aujourd’hui : un cancer du rectum localement avancé. La patiente est plus jeune que moi, et elle a des enfants plus jeunes que les miens. Ce type de cancer est toujours rare, mais son incidence augmente dans le groupe des moins de 50 ans.


Nous allons faire une exentération pelvienne, ce qui signifie que nous allons retirer tous les organes de son bassin, y compris son rectum, son anus, son utérus, son col, son vagin et sa vessie. Pour le reste de sa vie, elle aura un sac à gauche, appelé poche pour colostomie, qui recueillera ses selles, et un sac à droite, appelé conduit urinaire, qui recueillera son urine. Une fois la tumeur enlevée, nous prélèverons des muscles et de la peau à l’intérieur de ses deux cuisses pour reconstruire son vagin.


Je me souviens de son expression quand je lui ai expliqué tout cela pour la première fois : confusion et incrédulité. « C’est possible de vivre comme ça? Comment? » m’a-t-elle demandé. « Oui, c’est possible... mais ce sera différent... » lui ai-je répondu, comme si je l’informais de quelque chose qu’elle ne savait pas déjà. Lorsqu’elle a terminé ses trois mois de radiothérapie et de chimiothérapie préopératoires, son incrédulité s’était transformée en une résignation tranquille. C’est le prix à payer pour survivre. Pas question pour elle d’accepter l’autre solution.


Aujourd’hui, elle a un regard déterminé, et elle est prête à faire face à la chirurgie et à ses suites. Elle est prête à se débarrasser du cancer. Mais la force avec laquelle elle agrippe ma main trahit la peur qui l’étouffe sous la surface. Avant de s’endormir, elle murmure : « Ça va aller, hein? » Elle me regarde droit dans les yeux.

Le problème avec la salle d’opération est qu’avec un masque et un chapeau, on ne peut voir que les yeux qui, sans le soutien du reste du visage, ne peuvent pas mentir. Je me suis préparée pour ce moment et réponds sans hésitation. « Il n’y a aucun doute dans mon esprit que vous irez bien. Laissez-moi faire ce pour quoi je suis formée. La prochaine fois qu’on se reverra, le cancer aura disparu. »


« Comment pouvez-vous en être si sûre? » demandera le chirurgien résident plus tard. « Parce que l’incertitude n’est pas une option. »


On positionne la patiente, plie les couvertures, appose le ruban, prépare les outils, place les draps, puis l’intervention chirurgicale commence. La tumeur est énorme. Elle remplit tout le bassin osseux de la patiente. Il n’y a presque pas de marge de manœuvre pour la contourner. C’est comme essayer d’extraire un œuf d’un coquetier sans casser sa coquille.


Au doux ronronnement de l’évacuateur de fumée, au bip du moniteur cardiaque et à la tonalité aiguë du bistouri électrique, nous exécutons la danse du « trop-près-trop-loin ». Si nous coupons trop près de la tumeur, il est possible que des morceaux soient laissés derrière, ce qui signifie que le cancer récidivera certainement. Si nous nous en éloignons trop, nous pourrions blesser les nerfs et les vaisseaux sanguins de la paroi pelvienne, au risque de provoquer une hémorragie ou une paralysie potentiellement mortelle.


La température de la pièce est réglée au-dessus de la moyenne, pour garder la patiente au chaud pendant cette longue procédure, mais la chaleur, combinée aux lumières vives sur nos têtes et à nos robes imperméables, crée une expérience semblable au yoga Bikram. Mes biceps et mes avant-bras se contractent de fatigue, et je sens des perles de sueur couler entre mes omoplates.


En fin d’après-midi, mes collègues des départements d’urologie et de gynécologie me rejoignent. Ils se tiennent au niveau de l’incision abdominale pendant que je me déplace vers le bas pour retirer l’anus et le vagin. Nous utilisons un bistouri chaud pour cautériser les vaisseaux sanguins et réduire le saignement. Quoi qu’il en soit, c’est la partie la plus sanglante de l’opération. Mes yeux brûlent à cause de la fumée. Je remarque à peine que mes chaussettes sont trempées et que du sang coule dans mes chaussures. Mais je suis tout à fait consciente de la barbarie de cette procédure, qui consiste à enlever des morceaux de chair, et la dignité humaine du même coup. Je n’arrête pas de me dire : « Il doit y avoir un meilleur moyen... »


Enfin, la tumeur est enlevée. Les marges sont belles et le saignement s’est arrêté. Passons maintenant au long processus de reconstruction : tout recoudre. Quand nous avons enfin fini, je regarde l’horloge. Il est presque minuit. L’heure du dîner, des devoirs et du coucher étant loin derrière, j’entre discrètement chez moi. Je meurs de faim, mais je suis épuisée. Plutôt que de manger, je décide de prendre une douche, car mes cheveux sentent la fumée et mes orteils sont encore collants. Je pousse un petit corps chaud en pyjama au milieu du lit et je m’effondre. Un autre mardi derrière moi. »


Un célèbre chirurgien-oncologue, Blake Cady, a écrit à propos du cancer : [traduction] « La biologie est le roi, la sélection des patients est la reine, et la chirurgie est le pauvre*, qui essaie parfois d’usurper le trône sans toutefois réussir souvent ». Il n’y a rien de tel que le mardi pour me rappeler que je ne suis qu’une pauvresse, impuissante et désemparée devant la biologie de cette sinistre maladie. Je prélève des tissus, et quand la biologie le permet, les patients sont guéris.


Je ne sais pas pendant combien de mardis je pourrai continuer ce travail, mais je crois vraiment que d’ici la fin de ma carrière, je ferai quelque chose de complètement différent le mardi, et ce sera une bien meilleure façon de traiter le cancer.


Faire partie d’une équipe de recherche translationnelle sur le cancer, voir des progrès scientifiques réalisés dans le cadre d’essais cliniques qui deviennent des miracles pour quelques patients, puis pour beaucoup d’autres : voilà ce qui me donne l’espoir dont j’ai besoin pour persévérer.


Pourquoi est-ce que je fais de la recherche sur le cancer? Parce que c’est le seul moyen de survivre aux mardis. Aujourd’hui, je vous demande d’avoir de l’Espoir pour le mardi aussi.


Note de bas de page : *Blake Cady a utilisé « prince », mais je pense que « pauvre » est plus approprié.


Dr Rebecca Auer
Dr Rebecca Auer

De l'espoir pour le mardi

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